Gaueko

Gaueko est une entité de la mythologie basque associée à la nuit, à l'obscurité et aux forces surnaturelles qui s'y manifestent. Son nom signifie littéralement « celui de la nuit » en langue basque. Il incarne à la fois une puissance nocturne, un principe d'interdiction et une figure régulatrice opposée au monde diurne des humains[1].
Un dicton traditionnel résume cette dualité : « La nuit pour Gaueko et le jour pour le jour » (« Gaua gauekoentzat eta eguna egunekoentzat »), établissant une séparation stricte entre les domaines respectifs des hommes et des forces nocturnes[2].
Origine et signification
[modifier | modifier le code]Dans la tradition basque, la nuit constitue un espace-temps distinct, rĂ©gi par ses propres lois. Elle est gĂ©nĂ©ralement comprise comme la pĂ©riode allant de minuit jusqu'au premier chant du coq, bien qu'elle puisse Ă©galement ĂȘtre dĂ©limitĂ©e par les angĂ©lus du soir et du matin[1].
Gaueko est considĂ©rĂ© comme le maĂźtre de cet intervalle. Il reprĂ©sente l'ensemble des puissances obscures qui Ă©chappent au contrĂŽle humain et peut ĂȘtre interprĂ©tĂ© comme une divinitĂ© ou un gĂ©nie nocturne[3].



Domaine et fonctions
[modifier | modifier le code]Souveraineté nocturne
[modifier | modifier le code]Selon les croyances traditionnelles, Gaueko exerce son autorité exclusive durant la nuit. Ce rÚgne s'accompagne d'une loi interdisant aux humains de quitter la protection du foyer, considéré comme un espace protégé par les esprits familiaux[1]. La transgression de cette rÚgle expose les individus à des risques tels que l'enlÚvement ou la disparition inexpliquée.
Principe d'interdiction
[modifier | modifier le code]Gaueko incarne un interdit social et symbolique: celui de circuler ou d'agir durant la nuit. Les récits insistent particuliÚrement sur les femmes, fréquemment présentées comme victimes d'enlÚvements[4].
Manifestations et apparences
[modifier | modifier le code]Gaueko est dĂ©crit comme une entitĂ© polymorphe capable de revĂȘtir diffĂ©rentes formes :
- animal (loup, taureau, chien, lion)Â ;
- présence invisible ;
- manifestation lumineuse.
Cette capacité de transformation renforce son caractÚre inquiétant et insaisissable[2].
Dans certaines traditions, Gaueko apparaßt sous forme de lumiÚres nocturnes visibles sur des hauteurs ou des arbres. Cette manifestation est appelée Gauargi (« lumiÚre de la nuit[1] »). Avec le temps, Gauargi a été interprété comme un génie nocturne distinct, parfois considéré comme gardien de la nuit.
Un autre esprit lumineux nocturne est désigné sous le nom d'Argiduna, associé lui aussi à des phénomÚnes lumineux dans l'obscurité[4].
Relations avec les autres ĂȘtres mythologiques
[modifier | modifier le code]Gaueko est souvent associé à d'autres figures de la mythologie basque :
Ces ĂȘtres peuvent agir comme ses auxiliaires ou intervenir Ă sa place dans certains rĂ©cits[3].
Croyances et pratiques associées
[modifier | modifier le code]Les traditions populaires basques associent Ă Gaueko un ensemble d'interdits destinĂ©s Ă encadrer les comportements humains durant la nuit. Il est notamment dĂ©conseillĂ© de sortir sans nĂ©cessitĂ©, de se dĂ©placer entre minuit et l'aube ou encore de s'aventurer dans des lieux isolĂ©s, considĂ©rĂ©s comme particuliĂšrement dangereux. Ces prescriptions traduisent la perception de la nuit comme un domaine rĂ©servĂ© Ă des forces invisibles et potentiellement hostiles. Certaines activitĂ©s nocturnes inĂ©vitables, telles que les veillĂ©es, devaient par ailleurs ĂȘtre accompagnĂ©es de priĂšres ou de prĂ©cautions rituelles, afin de se prĂ©munir contre les influences nĂ©fastes[2].
Dans ce contexte, le foyer occupe une place centrale en tant qu'espace de protection. Il est perçu comme un lieu sĂ©curisĂ©, Ă l'abri des forces nocturnes, souvent sous la garde d'esprits familiaux. Divers objets ou plantes dotĂ©s de vertus apotropaĂŻques pouvaient ĂȘtre disposĂ©s Ă l'entrĂ©e des habitations afin d'empĂȘcher l'intrusion d'entitĂ©s malveillantes, tĂ©moignant de l'importance accordĂ©e Ă la dĂ©fense symbolique de l'espace domestique[4].
Légendes et récits populaires
[modifier | modifier le code]Les récits associés à Gaueko mettent en scÚne la transgression des interdits nocturnes. De nombreuses légendes de la tradition basque relatent l'enlÚvement de jeunes femmes s'étant aventurées à l'extérieur durant la nuit. Ces disparitions sont généralement attribuées à Gaueko ou à des entités qui lui sont associées. Dans certains récits, aucune trace des victimes n'est retrouvée, à l'exception d'objets abandonnés ou de signes suggérant une intervention surnaturelle[2].
Par ailleurs, plusieurs tĂ©moignages lĂ©gendaires Ă©voquent des rencontres avec des animaux d'apparence anormale, surgissant dans l'obscuritĂ© pour barrer la route des voyageurs. Ces crĂ©atures, souvent dĂ©crites comme des taureaux, des chiens ou d'autres formes animales, peuvent se rĂ©vĂ©ler ĂȘtre Gaueko lui-mĂȘme, manifestant ainsi sa capacitĂ© de transformation[1].
Ces récits sont fréquemment accompagnés d'une formule rituelle exprimant la séparation entre les mondes humain et nocturne : « La nuit pour Gaueko et le jour pour le jour[2] ». Cette expression souligne la transgression que constitue toute activité humaine durant le domaine réservé de Gaueko.
Les fileuses de Lauzpelz
[modifier | modifier le code]« Un groupe important de fileuses se rĂ©unissaient toutes les nuits dans la maison Lauzpelz Ă Ataun. Une fois, la fille de la maison fit le pari avec ses compagnes quâelle irait chercher de lâeau Ă la fontaine de Joxintxiota situĂ©e dans la montagne oĂč se trouve la maison Iturrioz.
Prenant un rĂ©cipient, elle se dirigea vers la fontaine alors que les autres fileuses observaient depuis le porche de Lauzpelz Ă la lueur de la lune. De temps en temps ses compagnes lui criaient: « OĂč vas-tu ? ». « A tel endroit » rĂ©pondit-elle en signalant ainsi l'endroit vers lequel elle se dirigeait.
Mais Ă l'un de ces appels elle ne rĂ©pondit pas. Ses camarades renouvelĂšrent leur appel, mais en vain. Sous le porche, les fileuses sâeffrayĂšrent Ă l'idĂ©e de quelque malheur qui avait pu arriver Ă leur amie.
Sur ce, une rafale de vent souffla au porche de Lauzpelz et laissa entendre ces paroles: « Gaua Gauekontzat eta eune eunezkontzat ». « La nuit pour Gaueko et le jour pour le jour ».
Depuis on ne sut plus rien de la fille de Lauzpelz[5]. »
Interprétations
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Gaueko peut ĂȘtre interprĂ©tĂ©, dans une perspective ethnographique, comme une figure rĂ©gulatrice des comportements sociaux. Les croyances qui lui sont associĂ©es participent Ă la mise en place d'un systĂšme normatif visant Ă limiter les activitĂ©s nocturnes, perçues comme dangereuses dans les sociĂ©tĂ©s rurales traditionnelles. En attribuant Ă la nuit un caractĂšre hostile et interdit, ces rĂ©cits renforcent l'importance du foyer comme espace de protection et contribuent Ă structurer les pratiques quotidiennes[3].
D'un point de vue religieux et mythologique, Gaueko est également considéré par certains chercheurs comme une survivance de croyances préchrétiennes. Il s'inscrirait dans une vision du monde fondée sur la sacralisation de la nuit et sur une opposition fondamentale entre lumiÚre et obscurité, opposition largement répandue dans les systÚmes symboliques anciens[1].
Dans ce cadre, Gaueko incarne plusieurs oppositions structurantes, notamment entre le jour et la nuit, entre la sécurité et le danger, ainsi qu'entre l'ordre humain et le monde surnaturel. Ces dualités traduisent une conception du monde dans laquelle chaque domaine possÚde ses propres rÚgles et limites, dont la transgression expose à des forces invisibles et potentiellement hostiles.
Références
[modifier | modifier le code]- 1 2 3 4 5 6 JosĂ© Miguel Barandiaran (trad. Olivier de Marliave, prĂ©f. Jean Haritschelhar, photogr. Claude Labat), Mythologie basque [« MitologĂa vasca »], Toulouse, E.S.P.E.R, coll. « Annales PyrĂ©nĂ©ennes », , 120 p. [dĂ©tail des Ă©ditions] (ISBN 2907211056 et 9782907211055, OCLC 489680103)
- 1 2 3 4 5 (es) José Dueso, Nosotros los Vascos. Tomo I: Mitos, leyendas y costumbres, Bilbao, Lur, , 188 p.
- 1 2 3 (es) Julio Caro Baroja, Las brujas y su mundo, Madrid, Revista de Occidente, , 381Â p. (OCLCÂ 2719019)
- 1 2 3 (es) ResurrecciĂłn MarĂa de Azkuee, Euskalerriaren Yakintza, Bilbao, Euskaltzaindia, , 500Â p.
- â « Contes basques 8 (Les fileuses de Lauzpelz) », Myths & LĂ©gendes (consultĂ© le )
Sources et bibliographie
[modifier | modifier le code]- Claude Labat, Libre parcours dans la mythologie basque : avant qu'elle ne soit enfermée dans un parc d'attractions, Bayonne; Donostia, Lauburu ; Elkar, , 345 p. (ISBN 9788415337485 et 8415337485, OCLC 795445010)
- JosĂ© Miguel Barandiaran et traduit et annotĂ© par Michel Duvert, Dictionnaire illustrĂ© de mythologie basque [« Diccionario Ilustrado de MitologĂa Vasca y algunas de sus fuentes »], Donostia, Baiona, Elkarlanean, , 372 p. [dĂ©tail des Ă©ditions] (ISBN 2903421358 et 9782903421359, OCLC 416178549)
- Wentworth Webster (trad. Nicolas Burguete, postface Un essai sur la langue basque par Julien Vinson.), LĂ©gendes basques : recueillies principalement dans la province du Labourd [« Basque legends »], Anglet, AubĂ©ron, (1re éd. 1879), 328 p. [dĂ©tail de lâĂ©dition] (ISBN 2844980805 et 9782844980809, OCLC 469481008)
- Jean-François Cerquand, LĂ©gendes et rĂ©cits populaires du Pays Basque : Recueillis dans les provinces de Soule et de Basse-Navarre, Bordeaux, AubĂ©ron, (1re éd. 1876), 338 p. [dĂ©tail de lâĂ©dition] (ISBN 2844980937 et 9782844980939, OCLC 68706678, lire en ligne)
