Aller au contenu

Crise politico-linguistique de 2018 en Ontario

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.

Jeudi Noir des franco-ontariens
Image illustrative de l’article Crise politico-linguistique de 2018 en Ontario

Pays Drapeau du Canada Canada
Localisation Ontario
Cause Coupure du Gouvernement Ford envers le Commissariat au service français et l'Université de l'Ontario Français
Date 15 novembre 2018
Participant(s) Franco-ontarien, Amanda Simard vs Gouvernement de l'Ontario, Doug Ford

La crise politico-linguistique de 2018 en Ontario est une crise déclenchée par des décisions prises par le gouvernement Ford en et visant la suppression d’institutions et de projets de la minorité franco-ontarienne. Elle s’inscrit dans une suite d'actions du gouvernement de l’Ontario contre les francophones vivant dans cette province.

Déclencheur

[modifier | modifier le code]

En juin 2018, Ford a dévoilé son premier cabinet, nommant Caroline Mulroney au poste de ministre des Affaires francophones et rétrogradant le ministère des Affaires francophones, qui est passé du statut de ministère à part entière à celui de bureau.

En juillet, le gouvernement Ford a publié un communiqué de presse affirmant son intention de promouvoir l’UOF; toutefois, il a fait l’objet de certaines critiques après que son premier discours du Trône ne contenait pas un seul mot en français ni même la moindre mention de l’UOF[1]. À la mi-septembre, l'université a annoncé les quatre premiers programmes de baccalauréat qu'elle allait offrir[2].

Le 23 octobre 2018, Mulroney a rencontré en secret les recteurs de l’Université d’Ottawa et de l’Université Laurentienne, ainsi que le président du Collège Boréal. Au cours de cette rencontre, ils ont discuté de l’abandon du projet de l’Université de l’Ontario français et d’une augmentation des fonds alloués aux trois universités en remplacement de ce projet. Le recteur de l’Université d’Ottawa, Jacques Frémont, s’était déjà opposé en privé à la création de l’UOF sous le gouvernement libéral précédent[3].

Lors de l'énoncé économique présenté le , le gouvernement Ford annonce le retrait de tout financement du projet d’Université de l’Ontario français à Toronto et l’abolition du Commissariat aux services en français de l’Ontario. Le premier ministre conservateur Doug Ford et le ministre des Finances Vic Fedeli justifient l'annulation du projet et les coupes dans les services aux Ontarois en évoquant la dette publique et le déficit budgétaire de la province[4].

Dans les jours qui suivent, les médias rapportent d'autres coupes dans les services en français, y compris le retrait d'un financement promis à La Nouvelle Scène d'Ottawa, un centre de théatre francophone hébergeant quatre compagnies: le Théâtre du Trillium, le Théâtre de la Vieille 17, Vox Théâtre et le Théâtre la Catapulte[5]. Les trois magazines éducatifs à l’intention des élèves franco-ontariens doivent cesser de paraître[6].

Enjeux et causes

[modifier | modifier le code]

La décision de couper les services francophones est considérée par certains comme une attaque contre l’Ontario français[7], une atteinte aux droits des francophones. Doug Ford argue que les Franco-Ontariens ne sont pas plus nombreux que les Italiens ou les Chinois en Ontario[8], niant qu’ils ont des droits liés aux fondateurs du Canada[7].

Cette crise rappelle d'autres épisodes de l'histoire franco-ontarienne où les Ontarois ont contesté des décisions du gouvernement de l'Ontario allant à l'encontre de droits de la minorité francophone. Ainsi, en 1912, le gouvernement conservateur de James Whitney promulgue l'adoption du Règlement 17 interdisant l'enseignement en français en Ontario. En 1997, le gouvernement conservateur Mike Harris annonce la fermeture de l'Hôpital Montfort; les Franco-Ontariens se rallient autour du mouvement SOS Montfort et font céder le gouvernement.

Commissariat aux services en français

[modifier | modifier le code]

Le commissaire aux services en français est chargé de recevoir les plaintes concernant les services gouvernementaux en français et d'exercer des pouvoirs d'enquête pour faire des recommandations concernant la prestation de ces services en vertu de la Loi sur les services en français[9]. L'abolition du poste de commissaire limite les possibilités de recours des Franco-Ontariens contre les décisions qui vont à l'encontre des droits de la minorité francophone[10].

Université de l’Ontario français

[modifier | modifier le code]
Campus principal de l'Université de l'Ontario français

Le projet de l'Université de l'Ontario français, amorcé sous le gouvernement libéral précédent, avait reçu le soutien du Parti progressiste-conservateur pendant la campagne électorale qui a précédé les élections générales ontariennes de 2018[9]. La ministre des Affaires francophones Caroline Mulroney a indiqué que son gouvernement avait dû revenir sur ses intentions par rapport au projet à cause de l'ampleur du déficit[11]. Elle a également plaidé pour un réexamen du projet, lui reprochant de ne pas chercher à combler les pénuries de main-d’œuvre qualifiée dans les domaines comme les soins infirmiers ou l'enseignement[12].

Le , le Premier ministre fait marche arrière sur des mesures accessoires et annonce son intention de rétablir le ministère des Affaires francophones, relégué au statut d'Office lors de sa prise de pouvoir en ; de s'adjoindre un conseiller aux affaires francophones; et de créer un poste de sous-commissaire pour les affaires francophones au sein du bureau de l'Ombudsman provincial[13]. L'AFO, accueille la proposition comme un geste d'ouverture au dialogue, mais la juge inacceptable, demandant le retour au statu quo.

L'Assemblée de la francophonie de l'Ontario (AFO) s'est insurgée contre les coupes décrétées par le gouvernement Ford qui, selon elle, « ciblent injustement les contribuables francophones ». La communauté franco-ontarienne s'est mobilisée, organisant la Résistance. Le , l’AFO a demandé une rencontre d’urgence avec Doug Ford afin de discuter de ces décisions, estimant que « le gouvernement Ford ne tient pas compte des droits des citoyens de l’Ontario et de la richesse qu’apporte la communauté francophone à la province »[10].

Le tollé s’est rapidement transformé en un mouvement de manifestation mieux organisé, qui s’est baptisé « la Résistance » et a adopté le slogan franco-ontarien populaire « Nous sommes, nous serons! »[14],[15]. Dans les jours qui ont suivi l’annonce, plusieurs Franco-Ontariens qui avaient laissé des messages téléphoniques au bureau de Ford ont reçu un appel de Ford lui-même. Au cours de ces appels, Ford a défendu les coupures, affirmant que le budget de la province ne disposait pas de fonds suffisants, et a imputé la responsabilité du déficit au gouvernement précédent de Kathleen Wynne. Cependant, ceux qui s’étaient entretenus avec le premier ministre ont déclaré avoir eu l’impression qu’il connaissait peu la situation des Franco-Ontariens.

Le 22 novembre, l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario a tenu une conférence de presse pour dénoncer ces compressions budgétaires. La présidente de l’AFO, Carol Jolin, a déclaré : « Quand je regarde tout ce qui a été fait depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement, cela commence à ressembler à une attaque contre les francophones », et a annoncé que l’organisation avait tenu une téléconférence avec plusieurs avocats afin de préparer une contestation judiciaire contre le gouvernement.

Neuf jours après le « jeudi noir », le gouvernement Ford a commencé à revenir sur ces compressions, annonçant que le commissaire aux services en langue française continuerait d’exercer ses fonctions au sein du bureau de l’ombudsman provincial, que le gouvernement chercherait à transformer le bureau des affaires francophones en un ministère à part entière et que le cabinet du premier ministre embaucherait un conseiller principal en matière de politiques francophones[16].

Défection d'Amanda Simard

[modifier | modifier le code]
Amanda Simard durant un discours en 2019

Le 28 novembre, un débat animé a eu lieu à l’Assemblée législative de l’Ontario, au cours duquel le Nouveau Parti démocratique de l’Ontario (NPD), parti d’opposition, a présenté une motion visant à annuler les compressions budgétaires du gouvernement. Au cours du débat, Amanda Simard, députée provinciale de Glengarry—Prescott—Russell et seule francophone du caucus de Ford, a prononcé un discours passionné à l’Assemblée législative, demandant au gouvernement de revenir sur ces compressions. Elle a notamment rappelé qu’elle avait participé aux manifestations de S.O.S. Montfort lorsqu’elle était enfant et que « 20 ans plus tard, nous nous battons toujours pour préserver les droits que nous avons acquis ».

Le lendemain, le , la députée franco-ontarienne Amanda Simard, jugeant insuffisants les reculs « cosmétiques » du gouvernement Ford, quitte le caucus progressiste-conservateur pour siéger comme indépendante[17].

Après la défection de Mme Simard, alors que des rumeurs laissaient entendre que d’autres députés provinciaux du Parti progressiste-conservateur pourraient changer de camp, le gouvernement a annoncé qu’il présenterait un projet de loi visant à faire passer de 8 à 12 le nombre de députés provinciaux requis pour qu’un parti obtienne le statut de parti reconnu à l’Assemblée législative. Alors qu’elle siégeait à titre d’indépendante, Simard s’est vu refuser le droit de prendre la parole lors d’une séance parlementaire début décembre par les députés provinciaux du Parti progressiste-conservateur, après que les libéraux lui eurent offert l’un de leurs créneaux de parole pour soulever la question des compressions budgétaires, car ce changement de camp nécessitait le consentement unanime de l’Assemblée[18].

Les manifestions de la Résistance

[modifier | modifier le code]
Manifestants devant le bureau de Vic Fedeli à North Bay

Le 1er décembre 2018, une journée de manifestations contre les compressions a eu lieu dans toute la province, rassemblant plus de 14 000 manifestants. Ces manifestations ont été parmi les plus importantes de l’histoire de l’Ontario et les plus importantes de l’histoire franco-ontarienne, surpassant celles de S.O.S. Montfort survenues deux décennies plus tôt. Certains groupes étudiants, notamment la FESFO et la RÉFO, avaient joué un rôle clé dans l’organisation des manifestations de cette journée[19].

Le 6 décembre 2018, la chanteuse franco-ontarienne Mélissa Ouimet a lancé une nouvelle version de sa chanson « Personne ne pourra m’arrêter », à laquelle ont participé plusieurs autres chanteurs et chanteuses canadiens-français, afin de promouvoir les manifestations[20]. Ces manifestations ont également donné lieu à une présence franco-ontarienne nettement accrue sur les médias sociaux, certains groupes sur Facebook ayant signalé une multiplication par près de sept du nombre de leurs membres au cours du mois qui a suivi l’annonce du gouvernement[21].

Le même jour , devant le Comité permanent des langues officielles, le Commissaire aux langues officielles du Canada, Raymond Théberge, a dit souhaiter que le gouvernement de l’Ontario revienne sur sa décision de couper dans les services en français et a estimé que le gouvernement fédéral devrait financer l’Université de l’Ontario français[22].

En décembre, la ministre fédérale responsable des Langues officielles, Mélanie Joly, a annoncé qu’elle avait pris contact avec Mulroney pour lui faire savoir que le gouvernement fédéral était disposé à intervenir et à soutenir financièrement l’UOF[23]. Au début de 2019, le gouvernement Ford a annoncé qu’il n’abrogerait pas la loi ayant créé l’UOF, mais qu’il ne financerait pas non plus l’université[24]. Les négociations entre les gouvernements fédéral et provincial ont ensuite repris à la mi-2019[25]. En septembre 2019, les gouvernements de l’Ontario et du Canada ont annoncé avoir signé un protocole d’entente, en vertu duquel les deux gouvernements verseraient 126 millions de dollars canadiens pour financer l’établissement au cours des huit années suivantes.

Notes et références

[modifier | modifier le code]
  1. ↑ Karine Gagnon, « Doug Ford et le français »
  2. ↑ (fr-CA) Benjamin Vachet, « De la joie à la colère pour l'Université de l'Ontario français », sur ONFR, (consulté le )
  3. ↑ Natasha MacDonald Dupuis sur fond blanc, « Une rencontre secrète à Queen’s Park avant l’annulation de l’UOF », sur Radio-Canada, (consulté le )
  4. ↑ Guillaume Bourgault-Côté, « Doug Ford sacrifie les francophones de l'Ontario », Le Devoir,‎ (lire en ligne, consulté le )
  5. ↑ Kevin Sweet, « Le gouvernement Ford retire une subvention promise à La Nouvelle Scène », sur www.radio-canada.ca, (consulté le )
  6. ↑ Étienne Fortin-Gauthier, « Trois magazines éducatifs francophones abolis par le gouvernement Ford », sur #ONfr (consulté le )
  7. 1 2 Joseph Facal, « Welcome to Canada, guys! », Journal de Montréal, Québecor,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  8. ↑ Lise Ravary, « Noyer le poisson francophone », Journal de Montréal, Québecor,‎ (lire en ligne, consulté le )>
  9. 1 2 Fédération canadienne des étudiantes et étudiants-Ontario - FCÉÉ, « Ford réduit le financement pour la population franco-ontarienne », Le Lézard, no 18534959,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  10. 1 2 Assemblée de la francophonie de l'Ontario - AFO, « Joignez-vous à la résistance ! », Mon Assemblée,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  11. ↑ « Coupes aux services en français : la ministre Mulroney se défend », sur Le Droit, (consulté le )
  12. ↑ (fr-CA) Zone Société- ICI.Radio-Canada.ca, « Université de l'Ontario français : l'occasion de réévaluer le projet | L’Ontario et les services en français », sur Radio-Canada.ca (consulté le )
  13. ↑ « La Résistance en 14 jours », sur Le Droit, (consulté le )
  14. ↑ Mathieu Simard, « 2018 : L'année de la résistance francophone en Ontario », sur Radio-Canada, (consulté le )
  15. ↑ (fr-CA) Sébastien Pierroz, « Crise linguistique: un mois et dix citations marquantes », sur ONFR, (consulté le )
  16. ↑ (fr-CA) Étienne Fortin-Gauthier, « Doug Ford ne réussit pas à calmer les Franco-Ontariens », sur ONFR, (consulté le )
  17. ↑ Benjamin Vachet, « Simard quitte le gouvernement progressiste-conservateur », sur #ONfr (consulté le )
  18. ↑ (fr-CA) Étienne Fortin-Gauthier, « Même indépendante, Simard bloquée par les progressistes-conservateurs », sur ONFR, (consulté le )
  19. ↑ (fr-CA) Sébastien Pierroz, « Crise linguistique: comment les institutions ont formé les résistants », sur ONFR, (consulté le )
  20. ↑ Radio-Canada, « Des artistes de la francophonie canadienne chantent pour la résistance », sur Radio-Canada, (consulté le )
  21. ↑ (fr-CA) Sébastien Pierroz, « Explosion du nombre de membres des groupes Facebook avec la crise linguistique », sur ONFR, (consulté le )
  22. ↑ « Théberge s’inquiète du manque de reconnaissance de la francophonie en Ontario », sur Le Droit, (consulté le )
  23. ↑ (fr-CA) Benjamin Vachet, « Université de l’Ontario français: Joly fait un premier pas vers Mulroney », sur ONFR, (consulté le )
  24. ↑ Rozenn Nicolle, « La loi qui crée l’Université de l’Ontario français ne sera pas abrogée », sur Radio-Canada, (consulté le )
  25. ↑ Radio-Canada, « L'Université de l'Ontario français : les dates à retenir », sur Radio-Canada, (consulté le )

Articles connexes

[modifier | modifier le code]

Liens externes

[modifier | modifier le code]