Logo Portail
Définition du Trésor de la Langue Française (1960-1990)

RATER

verbe
I. —Empl. intrans.Qqc. rate
A. —[Le suj. dĂ©signe une arme Ă  feu, une charge explosive, une dĂ©tonation] Ne pas partir, ne pas avoir lieu. Synon. louper (fam.), foirer (pop.). Louis tire Ă  la fois avec les deux pistolets. Les deux coups ratent (Claudel, Pain dur, 1918, ii 3 p. 455):
1. Les piÚces pyrotechniques envoyées à l'adresse du sieur Tuvache avaient, par excÚs de précaution, été enfermées dans sa cave; aussi la poudre humide ne s'enflammait guÚre, et le morceau principal, qui devait figurer un dragon se mordant la queue, rata complÚtement. (Flaub., M me Bovary , t. 1, 1857, p. 174)
B. —Au fig., fam.[Le suj. dĂ©signe une rĂ©alitĂ© abstr.] Ne pas rĂ©ussir, ne pas obtenir le rĂ©sultat souhaitĂ©. Synon. avorter, Ă©chouer, foirer (pop.), louper (fam.). Affaire, entreprise, projet qui rate. C'est bien lĂ  (...) la grande pĂ©ripĂ©tie de la vie de Cromwell. C'est le moment oĂč (...) pour employer une vulgaritĂ© Ă©nergique, sa destinĂ©e rate (Hugo, PrĂ©f. Cromwell, 1827, p. 39).
— [Empl. dans des tours impers.]
‱ C'est ratĂ©, p. ell. ratĂ© (!). « Eh bien? » cria Jenny (...). — « RatĂ© », fit Daniel sĂšchement (...). Nicole eut un sourire malicieux: — « ComplĂštement ratĂ©! » rĂ©pĂ©tait-elle (Martin du G., Thib. , PĂ©nitenc., 1922, p. 804). Ce n'est rien. L'os n'est pas touchĂ©. Et la balle est ressortie. Allons, c'est ratĂ©! (Malraux, ConquĂ©r., 1928, p. 141).
‱ Ça ne rate pas/jamais, ça n'a pas ratĂ©. C'est, c'Ă©tait prĂ©visible, inĂ©vitable. Cet excellent homme se trompe toujours en rendant la monnaie. Avec des clients comme moi, ça ne rate pas (Bloy, Journal, 1904, p. 208). Je me disais: il a encore inventĂ© quelque chose. Eh bien! ça n'a pas ratĂ© (Aragon, Beaux quart., 1936, p. 256).
II. —Empl. trans.Qqn rate qqc., qqn.Synon. fam. louper.
A. —[Le suj. dĂ©signe un tireur, un chasseur] Manquer (la cible, la proie) en raison du mauvais fonctionnement de l'arme, ou par maladresse. Rater un faisan, un liĂšvre. RatĂ© plusieurs coups de fusil, ce qui m'enlĂšve beaucoup de mon assurance. D'avoir rĂ©ussi mes premiers coups, m'avait rempli de superbe. Je ne visais dĂ©jĂ  plus (Gide, Voy. Congo, 1927, p. 753). Il s'est rĂ©ellement suicidĂ© Ă  cĂŽtĂ© de moi, il y a quelques jours (...) aprĂšs avoir vidĂ© son chargeur sur les gardes mobiles qui couraient sur nous et les avoir tous ratĂ©s (Abellio, Pacifiques, 1946, p. 29).
— En partic., empl. pronom. rĂ©fl. Ne pas rĂ©ussir son suicide (avec une arme Ă  feu ou par un autre moyen). Ils dĂ©libĂ©rĂšrent sur le genre de mort. Le poison fait souffrir. Pour s'Ă©gorger, il faut trop de courage. Avec l'asphyxie, on se rate souvent (Flaub., Bouvard , t. 2, 1880, p. 108). Avec du vĂ©ronal, aucune chance que j'en revienne. — Pourquoi pas un bon coup de revolver? (...) avec un revolver, l'arme se redresse, et on risque de se rater (Montherl., PitiĂ© femmes, 1936, p. 1180).
B. —P. anal. ou au fig., fam.
1.Rater qqc.
a) Ne pas atteindre, ne pas obtenir ce que l'on visait; ne pas saisir une occasion.
— [Le compl. dĂ©signe une chose concr., une rĂ©alitĂ© tangible] Un jour, au tennis, chez les Dubreuil... Tu me regardais tout le temps... Tu ratais toutes les balles (H. Bataille, Maman Colibri, 1904, i 12 p. 11). Les Anglaises que l'on rencontre Ă  Saint-Moritz prĂ©tendent qu'elles s'y trouvent par erreur, ayant ratĂ© le train de Malte (Morand, Londres, 1933, p. 76).
— [Le compl. dĂ©signe une rĂ©alitĂ© abstr.]Synon. manquer. Rater une affaire, son effet. Il ratera son Ă©lection. Eh! bien, tant mieux: il sera dĂ©placĂ© et nous en serons dĂ©livrĂ©s (Stendhal, L. Leuwen , t. 3, 1835, p. 121). Si draconien soit-il, un rĂšglement trouve toujours des accommodements. Notre mĂšre, qui avait ratĂ© sa vocation de surveillante pour centrale de femmes, se chargea de veiller Ă  sa plus stricte application (H. Bazin, VipĂšre, 1948, p. 51).
— Locutions
‱ Rater le coche. V. coche2.
‱ Rater son coup*.
‱ Ne pas (ne jamais) rater une (l')occasion de (+ verbe inf.). Ne pas laisser Ă©chapper la possibilitĂ© de. Cet universel brochurier (...) ne rate jamais l'occasion de se faire un peu de rĂ©clame (Bloy, Journal, 1892, p. 24). Edmond, lui, n'Ă©tait pas un compagnon pour son jeune frĂšre (...) il ne rate pas une occasion de l'humilier, parce qu'il n'est pas fort (Aragon, Beaux quart., 1936, p. 51). Ne pas en rater une (pop.). Accumuler les impairs, les gaffes. C'est le plus haut devoir des poĂštes, pendant les heures tragiques que nous traversons, dĂ©clara le professeur Bestombes, qui n'en ratait pas une, de nous redonner le goĂ»t de l'Ă©popĂ©e (CĂ©line, Voyage, 1932, p. 124).
b) Ne pas rĂ©ussir. Rater une robe, une sauce, un tableau; rater un examen. Il suait de peur Ă  l'idĂ©e qu'il pouvait le rater, son bouquin (Martin du G., Thib. , Sorell., 1928, p. 1235). — Tu arrives en plein drame! me dit-elle gaiement. La mayonnaise est ratĂ©e! — Bonjour, dit Lambert d'un air sombre. Oui, elle est ratĂ©e, moi qui ne les rate jamais! — Je te dis que ça peut se reprendre, continue, dit Nadine (Beauvoir, Mandarins, 1954, p. 214).
— En partic. Rater sa carriĂšre, sa vie. Ne pas rĂ©ussir comme on pouvait l'espĂ©rer. Certes, sa vie Ă©tait ratĂ©e, tout Ă  fait ratĂ©e. Pourtant il avait aimĂ©, lui (Maupass., Contes et nouv. , t. 1 Regret, 1883, p. 904):
2. BarrĂšs a ratĂ© sa carriĂšre. Il a beaucoup de charme, mais pas grande valeur. S'il avait su quelle Ă©tait sa sĂ©duction, il ne se serait peut-ĂȘtre pas lancĂ© dans des affirmations qui en comportent si peu. C'est pourtant lui qui fait les meilleurs articles dans le genre dit: nationaliste, mais encore faut-il les choisir. (Gide, Corresp. , [avec ValĂ©ry], 1899, p. 348)
2.
a)Rater qqn. Ne pas réussir à joindre, à rencontrer quelqu'un. Je vous attends demain vers 10 heures, et pour vous je rate la mÚre Viardot. Voilà un sacrifice! (Flaub., Corresp., 1873, p. 81). J'ai raté l'abbé Chevance d'un rien, d'un cheveu, Mme d'Arpenans a failli me le faire rencontrer chez votre ami Tissier (Bernanos, Joie, 1929, p. 644).
b)Ne pas rater qqn. RĂ©gler son compte Ă  quelqu'un en usant parfois de violences verbales ou physiques; lui rĂ©pondre de façon imparable. GĂȘnĂ©, il cherche Ă  faire l'aimable, mais en voilĂ  un qui ne me ratera pas, dans quatre ans (Renard, Journal, 1904, p. 916). Ah! ces deux dĂ©goĂ»tants-lĂ , je vous promets que s'ils me tombent sous la main, je ne les raterai pas (AymĂ©, Mouche, 1957, p. 205).
Remarques

Rateur

substantif masculin
hapax. S'il est un rateur et un ratĂ© de l'esprit, c'est bien lui [A. Daudet] (Verlaine, ƒuvres posth. , t. 2 Voy. Fr., 1896, p. 121).
Prononciation et orthographe
[ʀate], (il) rate [ʀat]. Homon. et homogr. rate (organe) et rate (fĂ©m. de rat). Att. ds Ac. dep. 1718.
Étymologie et histoire
1.
a) 1715 verbe trans. « ne pas réussir (une entreprise) » (Lesage, Gil Blas, éd. M. Bardon, p. 158);
b) verbe trans. 1718 « ne pas mener à bien une tùche » (Ac.);
2.
a) verbe intrans. 1718 « ne pas faire feu, en parlant d'une arme » (ibid.);
b) 1722 « échouer » (Marivaux, Le Spectateur français, 117);
3.
a) 1833 rater son coup (Borel, Champavert, p. 350);
b) 1873 rater qqn « ne pas le rencontrer » (Flaub., Corresp., p. 81);
c) 1904 ne pas rater qqn (Renard, loc. cit.);
d) 1929 ne pas en rater une (L. Daudet, CƓur brĂ»lĂ©, p. 82);
4.
a) 1867 part. passé subst. sing. « personne qui n'a pas réussi dans sa carriÚre » (Goncourt, Man. Salomon, p. 138);
b) 1890 part. passé subst. plur. « bruit anormal d'un moteur à explosion » (E. Delamare-Debouteville, Moteur à air dilaté, 5 ds Quem. DDL t. 6). Dér. de l'expr. prendre un rat (v. rat); dés. -er.
Statistiques
Fréq. abs. littér. : 356. Fréq. rel. littér.: xixe s.: a) 199, b) 483; xxe s.: a) 621, b) 705.