Croisade
| Date | 1095-1291 (197 ans) |
|---|---|
| Lieu | Europe et Proche-Orient |
| Issue | Échec des croisades à établir un contrôle durable en Terre sainte. |
Une croisade, au Moyen Âge, est une expédition militaire bénie par la papauté, visant principalement à sécuriser ou reconquérir les lieux saints de la chrétienté en Terre sainte, en particulier Jérusalem et le Saint-Sépulcre. Conçue comme un « pèlerinage armé » doté d'indulgences spirituelles exceptionnelles, elle mobilise des milliers de participants — chevaliers, pèlerins, pauvres — venus de toute l'Europe occidentale latine. Ces participants sont appelés des pèlerins armés, puis, à partir du XIIIe siècle désignés comme croisés.
Prêchées par les papes (le plus souvent) ou des autorités comme Bernard de Clairvaux, les croisades traditionnellement numérotées sont au nombre de huit principales en Orient, de la première (1095-1099) à la huitième (1270), parfois étendues à neuf avec l'expédition mineure d'Édouard Ier d'Angleterre (1271-1272). Bien que souvent associées à la France médiévale en raison de la forte participation des Francs, elles sont des entreprises multinationales impliquant Anglais, Allemands, Normands, Italiens et autres.
Lancée en 1095 par Urbain II au concile de Clermont, la première croisade répond à la fois à une demande d'aide militaire de l'empereur byzantin Alexis Ier Comnène face à l'expansion seldjoukide en Anatolie, et à la volonté de rétablir un accès sûr aux pèlerinages chrétiens perturbés par l'instabilité politique régionale. Elle aboutit à la conquête de Jérusalem en 1099 et à la fondation des États latins d'Orient, dont la défense motive les expéditions ultérieures jusqu'à la chute de Saint-Jean-d'Acre en 1291.
Au-delà de leur objectif initial, certaines croisades dérivent vers d'autres théâtres : Reconquista ibérique, guerres contre les hérétiques (albigeois, hussites…) ou schismatiques (quatrième croisade et prise de Constantinople en 1204). Si la ferveur religieuse reste la motivation dominante selon l'historiographie contemporaine, des facteurs économiques (profits des cités italiennes), sociaux (régulation de la violence chevaleresque) et politiques jouent également un rôle.
Marquées par des épisodes de grande violence (massacres, violence anti-juive, actes de cannibalisme en cas de famine extrême), les croisades n'en restent pas moins un phénomène complexe, à l'origine d'échanges culturels durables tout en creusant un fossé profond entre chrétiens latins, orthodoxes et musulmans.
Terminologie
[modifier | modifier le code]Le terme « croisade » n'apparaît pas avant le milieu du XIIIe siècle en latin médiéval (seulement vers 1850 dans le monde arabe) et est rarement utilisé à cette époque[1]. Les textes médiévaux parlent le plus souvent de « voyage à Jérusalem » (iter hierosolymitanum) ou encore de peregrinatio, « pèlerinage »[1]. Plus tard, sont aussi employés les termes de auxilium terre sancte, « aide à la Terre sainte », expeditio, transitio ainsi que « passage général » (expéditions d'armées nationales), « passage régulier » et « passage particulier », ces passages étant des incursions ponctuelles (plus ou moins locales, de brigandage et pillage) et non les « guerres saintes » et « grandes expéditions » que sont les croisades[1]. L'accent était donc mis sur le déplacement et la destination.
Le terme de « croisade » n'apparaît que tardivement en français : le Trésor de la langue française informatisé (TLFi) fait remonter l'expression « soi cruisier » (se croiser) à la Vie de saint Thomas le martyr de Guernes de Pont-Sainte-Maxence datée de 1174, et « croiserie » en ancien français apparaît dans la chronique de Robert-de-Clari durant la quatrième croisade (1204), tandis que l'on trouve l'espagnol cruzada dans une charte en Navarre de 1212. En réalité, ces termes sont des substantifs de l'adjectif crucesignatus, « croisé » (littéralement « marqué par la croix ») qui, lui, apparaît dans la chronique d'Albert d'Aix (sans doute écrite, pour sa première partie, dès 1106) ou du verbe crucesignare, prendre la croix, qui est fréquent au XIIe siècle.
Le terme à proprement parler de « croisade » apparaît selon le TLFi dans les Chroniques de Chastellain datées d'avant 1475, notant qu'il s'agit d'un substitut de termes proches tels que « croisement », « croiserie » ou « croisière » qui sont plus anciens ; le Dictionnaire historique de la langue française note une première apparition du mot vers 1460 et note également qu'il dérive de « croisement », que l'on rencontre avant la fin du XIIe siècle.
Il est donc clair que ce que nous appelons « première croisade » n'était pas connue sous cette dénomination par ses contemporains.
Du point de vue musulman, les croisades ne sont d'ailleurs pas perçues comme une nouveauté, mais comme la continuation de la lutte contre l'Empire romain d'Orient[2], qui durait depuis plusieurs siècles. Pourtant, il est aussi évident que les contemporains ont eu très tôt conscience que la croisade n'était pas un simple pèlerinage armé ni une opération militaire comme les autres mais bien une réalité différente, alliant les caractéristiques du pèlerinage à Jérusalem.
Chronologie
[modifier | modifier le code]La période dite des croisades couvre, selon la définition traditionnelle, les expéditions en Terre sainte, de 1095 à 1291, c'est-à-dire du concile de Clermont à la prise de Saint-Jean-d'Acre. Elle peut s'étendre de 1095 à 1396 (soit exactement 300 ans), date de déroulement de la bataille de Nicopolis en Bulgarie, où s'illustre aussi la cavalerie croisée française. Des historiens la prolongent jusqu'à la bataille de Lépante (1571), en y incluant donc la Reconquista espagnole et toutes les guerres contre les infidèles et les hérétiques sanctionnées par la papauté, qui y attache des récompenses spirituelles et des indulgences. À l'instar d'Ibn Khaldun, Gabriel Martinez-Gros propose d'envisager les croisades comme une étape de l'élan expansionniste franc ayant débuté avec la reconquête de la Sicile et celle de l'Espagne, quelques décennies avant la première croisade[3],[4]. Cette vision remet en question l'idée que les croisades étaient uniquement motivées par la foi : des facteurs économiques, politiques et territoriaux auraient également joué un rôle significatif dans ces campagnes.
Les origines des croisades
[modifier | modifier le code]
Le pèlerinage à Jérusalem
[modifier | modifier le code]Jérusalem restait pour les chrétiens le centre du monde spirituel terrestre. Le pèlerin pouvait s'y recueillir devant le calvaire du Golgotha et le Saint-Sépulcre. La « vraie Croix » y était vénérée[5]. Parmi les fidèles se répandait même l'idée que le pèlerinage lavait les péchés.
La conquête de la Palestine par les Arabes (Jérusalem fut prise en 638) n'affecta guère les pèlerinages vers les lieux saints ; les Fatimides imposèrent simplement une redevance aux pèlerins[6]. Les dangers à braver en chemin faisaient partie de la spiritualité du pèlerinage. Avec la fin de la piraterie dans la seconde moitié du Xe siècle, le flux des pèlerins s'amplifia. En 1009, le calife fatimide du Caire, al-Hakim, fit détruire le Saint-Sépulcre[6]. Son successeur permit à l'Empire byzantin de le rebâtir entre 1030 et 1048, et les pèlerinages furent à nouveau autorisés.
Ainsi, lors de l'invasion arabe, les chrétiens ne songèrent guère à reprendre le contrôle des lieux saints[7]. L'Occident chrétien n'en n'avait ni la force ni même le désir, et les relations avec les musulmans qui gouvernaient en Terre sainte étaient dans l'ensemble assez bonnes[7].
À l'approche du millénaire de la mort du Christ (1033), le flot des pèlerins augmenta encore. De nombreux monastères furent construits dans la ville. Les plus riches pèlerins étaient parfois dépouillés par les bédouins[8], et certains groupes de pèlerins s'organisèrent en véritables troupes armées. En 1045, l'abbé Richard emmenait avec lui sept cents compagnons qui ne purent arriver que jusqu'à Chypre. L'historien Jacques Heers[9] mentionne un pèlerinage d'une troupe importante, conduite en 1064 par Siegfried, archevêque de Mayence, attaquée et presque entièrement décimée à Ramallah par des Bédouins le .
Surtout, la prise de Jérusalem par les Turcs Seldjoukides aux Arabes Fatimides en 1071 ferme partiellement l’accès de la Terre sainte aux pèlerins et en fait un endroit plus dangereux qu'auparavant. En effet, les nouvelles élites turques converties à l'islam sont moins cultivées, moins tolérantes et plus belliqueuses que les élites arabes[7]. L'historien Robert Mantran indique toutefois que des pèlerinages, dont six entre les années 1085 et 1092, semblent s'être déroulés sans difficultés particulières[10].
L'héritage des invasions sarrasines
[modifier | modifier le code]
L'histoire des croisades s'inscrit à la suite d'une longue période de lutte défensive contre les invasions sarrasines.
Dès le VIIIe siècle, la chrétienté occidentale est confrontée à l'expansion de l'islam ; la péninsule ibérique est occupée et le royaume franc est envahi jusqu'à Sens en 725. Une première phase de présence des armées omeyyades est enregistrée entre 719 et 759 dans la province de Septimanie, avec Narbonne pour capitale.
Du IXe au XIe siècle, les côtes méditerranéennes continuent à subir les assauts répétés de bandes armées bien organisées. Malgré l'extension de l'empire carolingien et sa puissance certaine, la Méditerranée reste dominée par la piraterie musulmane. Le contrôle de la Sicile, de la Corse, des îles Baléares et de la péninsule ibérique leur permet une grande mobilité au long des côtes de Septimanie, de Provence, et du sud de l'Italie où ils mènent des raids et des razzias profondément à l'intérieur des terres[11]. Entre 890 et 973, une seconde phase de présence musulmane s'établit en Provence pendant près de 80 ans, au cours de laquelle ils établirent plusieurs camps fortifiés[12].
Au XIe siècle, l'affaiblissement des structures politiques du califat fatimide permet aux chrétiens la reconquête progressive des terres occupées. La Sicile repasse ainsi sous domination chrétienne dans la seconde moitié du XIe siècle.
L'appel au secours de l'Empire byzantin face aux Turcs
[modifier | modifier le code]
Les Romains d'Orient (dits « byzantins » depuis le XVIe siècle) parlaient grec, étaient chrétiens, mais restaient attachés à la Pentarchie et ne reconnaissent pas la primauté de Rome depuis la querelle du Filioque en 1054 (séparation des Églises d'Orient et d'Occident).
À l'époque de la première croisade, les Byzantins nommaient les Occidentaux « Francs » ou « Celtes », mais les Occidentaux qu'ils connaissaient le mieux étaient les Normands. D'abord employés comme mercenaires, appréciés par les généraux byzantins pour leur courage et leur cohésion, ils s'émancipèrent rapidement. En 1071, ils réalisent la conquête de toute l'Italie du Sud[13] où ils fondent un royaume indépendant. De 1081 à 1085, ils mènent une série d'attaques contre la Grèce sous la direction de Robert Guiscard.
Afin de faire face à ses nouveaux ennemis, les Turcs seldjoukides, l'empereur byzantin demande l'aide de troupes occidentales. Au concile de Plaisance de , les ambassadeurs de l'empereur byzantin Alexis Comnène réclament aux Occidentaux une assistance militaire pour lutter contre les Turcs. Byzance n'appelle pas pour autant à la croisade pour délivrer Jérusalem : lutter contre les menaces présumées des Arabes et certaines des Turcs est avant tout une question de défense de l'Empire[14].
D'ailleurs, si la pénétration des Seldjoukides en Asie mineure byzantine s'était accompagnée de plusieurs pillages et exactions contre les populations locales, en Syrie, déjà sous domination musulmane, l'arrivée des Turcs suscite moins de brutalité[15] et les chrétiens locaux ne semblent pas demander d'aide.
La création et la défense des États latins d'Orient (Ire - IIIe croisade)
[modifier | modifier le code]La première croisade (1095-1099)
[modifier | modifier le code]Contexte
[modifier | modifier le code]
À la fin du XIe siècle, le Proche-Orient est divisé. Au Sud, les Fatimides chiites sont au pouvoir en Égypte et contrôlent une partie de la Palestine. Le reste du Proche-Orient est sous la domination des Seldjoukides, un peuple turc nomade converti à l'islam sunnite au IXe siècle qui a mis fin à l'empire arabe et d'une manière générale à la suprématie des Arabes ; Arabes absents des croisades pour cette raison. En 1055, les Seldjoukides prennent le contrôle du califat abbasside à Bagdad[16]. Après la victoire de Mantzikert en 1071, les Turcs atteignent le Bosphore, mais très tôt, l'Empire seldjoukide est divisé en une série de principautés rivales dont la principale était le sultanat de Roum. La Syrie est aussi divisée en plusieurs États indépendants autour d'Alep, de Damas, de Tripoli, d'Apamée et de Shaizar.
Au Proche-Orient les divisions sont d'ordre religieux et ethnique. Les Turcs sunnites sont minoritaires. La population arabe est de confession chiite, ismaélienne ou chrétienne[17]. Les chrétiens sont eux-mêmes de différentes tendances : orthodoxes, melkites, et monophysites. Il y a des Arméniens en Syrie du Nord. Pour ces populations musulmanes ou chrétiennes, les croisades sont des expéditions militaires de secours après l'invasion musulmane, expéditions auxquelles ils prennent part en faisant entrer les croisés dans Antioche, ou pendant la traversée du Liban avant le siège de Jérusalem[Lequel ?][18][réf. incomplète].
L'affaiblissement de l'islam a permis l'essor du commerce par les villes italiennes en Méditerranée. Venise, Bari et Amalfi nouent des liens avec l'Orient, et, Pise et Gênes ont chassé les Sarrasins de la mer Tyrrhénienne[19]. La Méditerranée devient un lac latin. Les villes italiennes créent des comptoirs de commerce fructueux, qu'elles réussiront à conserver après la fin des croisades. Elles détournent à leur profit le commerce entre Orient et Occident. Les croisades sont une étape décisive de l'essor de l'Occident chrétien et du déclin du monde arabe amorcé dès le Xe siècle en Orient.
Appel d'Urbain II
[modifier | modifier le code]Vingt ans après la prise de Jérusalem aux Arabes par les Turcs et six mois après le concile de Plaisance, le pape Urbain II convoque un concile à Clermont en 1095 auquel participent surtout des évêques francs. Un des canons du concile promet l'indulgence plénière, c'est-à-dire la remise de la pénitence imposée pour le pardon des péchés (et non la rémission des péchés) à ceux qui partiront délivrer Jérusalem. Pour clore le concile, au cours d'un célèbre prêche public le , Urbain appelle aux armes toute la chrétienté. Il évoque les « malheurs de chrétiens d'Orient ». Il appelle les chrétiens d'Occident à cesser de se faire la guerre et à s'unir pour combattre les « païens »[réf. nécessaire] et délivrer les frères d'Orient. Il ne cache pas les souffrances qui attendent les pèlerins[20]. À cet appel lancé directement aux chevaliers sans passer par les rois, la foule enthousiaste répond : « Deus lo volt » (« Dieu le veut ») et décide de prendre la croix, c'est-à-dire fait vœu d'aller à Jérusalem. Le signe de ce vœu est une croix de tissu, symbole de renoncement et d'appartenance à la nouvelle communauté des pèlerins en armes dotés de privilèges. On appelle ceux qui la portent les cruce signati[N 1].


Urbain II essaie alors de tempérer l'enthousiasme que son appel a suscité et qu'il juge déraisonnable : les clercs ont interdiction de partir sans le consentement de leur supérieur, les jeunes maris sans celui de leur femme et les laïcs sans celui d'un clerc. Urbain II reste dix mois de plus en Francie occidentale pour y prêcher la croisade. Son appel s'adresse surtout à son milieu d'origine, la noblesse franque du Sud de la Loire. Mais à l', les contingents réunis dépassent largement ce cadre[21]. Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lotharingie et son frère Baudouin de Boulogne ont rejoint l'expédition, ainsi que le frère du roi, Hugues Ier de Vermandois, Robert Courteheuse et Étienne de Blois. Bohémond, fils aîné de Robert Guiscard, décide lui aussi de se « croiser ». Le départ est fixé au .
Le succès considérable, qui parait peu explicable dans l'état d'esprit actuel du moins, pourrait avoir, disent certains, des explications matérielles : le mouvement de paix et le resserrement des liens vassaliques limitent les possibilités d'aventure en Occident. En partant en croisade, le chevalier peut ainsi garder sa possibilité de salut sans renoncer pour autant au métier des armes[22]. Il convient toutefois d'observer que le départ en croisade est très coûteux, certains croisés vendent leurs biens pour s'équiper à cette fin et subissent un préjudice grave du fait de leur longue absence. Jacques Heers précise dans L'islam cet inconnu que les croisés « quittaient leurs biens et leurs familles pour se mettre au service de Dieu »[réf. nécessaire].
Croisades populaires
[modifier | modifier le code]Avant le départ des armées officielles, s'engagent des pauvres en même temps que les chevaliers et les princes de l'Occident chrétien. Enflammée par des prédicateurs marginaux ou illuminés, cette cohorte populaire est d'autant plus galvanisée que ces prédicateurs charismatiques vivent proche des gens modestes et défavorisés[23]. Ainsi s'explique le départ des croisades populaires qui, en échappant au moins partiellement aux autorités ecclésiastiques et leur concession d'indulgences aux combattants, se révèlent subversives[24].
Pierre l'Ermite
[modifier | modifier le code]De nombreux prédicateurs populaires relaient l'appel de la croisade. Le plus connu est Pierre l'Ermite. Beaucoup attendant l'Apocalypse partent sans espoir de retour avant la date officielle fixée par le pape. Pierre l'Ermite commence sa prédication dans le Berry, puis l’Orléanais, la Champagne, la Lorraine et la Rhénanie, emmenant dans son sillage quinze mille pèlerins, encadrés par des nobles et des chevaliers dont Gautier Sans-Avoir. Arrivé à Cologne le , il continue de prêcher auprès des populations germaniques, tandis que Gautier Sans-Avoir conduit les pèlerins en direction de Constantinople[25].

Pogroms
[modifier | modifier le code]Des bandes parties de Rhénanie s'acharnent au départ sur les communautés juives des villes rhénanes, cherchant à les convertir de force. Le refus du baptême est, pour le peuple chrétien, considéré comme une insulte à Dieu pouvant attirer sa colère sur les hommes